• Tout ici hurle en silence

    By Wire News Sources on April 3, 2017

    Sur Babi Yar, pas de monument.
    Un ravin abrupt, telle une dalle grossière.
    L’effroi me prend.
    J’ai aujourd’hui le même âge
    que le peuple juif.
    Il me semble là — que je suis juif.
    Me voici, errant dans l’ancienne Egypte,
    Là agonisant, sur cette croix,
    Dont, jusqu’à ce jour, je porte les stigmates.
    Il me semble
    que Dreyfus, c’est moi.
    Les boutiquiers me dénoncent et me jugent.
    Je suis emprisonné.
    Pris dans la rafle. Poursuivi comme une bête,
    couvert de crachats, calomnié.
    Et les petites dames, en dentelles de Bruxelles,
    glapissent et me plantent leurs ombrelles dans le visage.
    Il me semble — que je suis le gamin de Bialystok.
    Et le sang du pogrom ruisselle.
    Les piliers de bistrot se déchaînent,
    puant la vodka et l’oignon.
    Et moi, jeté au sol à coups de bottes, sans force,
    je supplie en vain mes bourreaux.
    Et ils s’esclaffent :
    « Cogne les youpins, sauve la Russie ! »
    Un épicier viole ma mère.
    Oh, mon peuple russe ! — Je le sais — Toi — Par essence,
    tu es international.
    Mais souvent, des hommes aux mains sales
    ont fait de ton nom pur le bouclier du crime.
    Je connais la bonté de ta terre.
    Et quelle bassesse !
    Sans le moindre frémissement,
    les antisémites se sont pompeusement baptisés
    « Union du peuple russe » !
    Il me semble — que je suis Anne Frank.
    Transparente
    comme une brindille d’avril.
    Et j’aime.
    Et pas besoin de grands mots.
    Il faut juste
    que nous nous regardions en face.
    On voit, on sent
    si peu de choses !
    Le ciel, les feuilles
    nous sont interdits.
    Mais nous pouvons beaucoup :
    Tendrement
    nous embrasser dans ce réduit obscur.
    On vient ?
    N’aie crainte — c’est juste le bourdonnement du printemps
    qui s’approche.
    Viens vers moi.
    Offre-moi vite tes lèvres.
    On brise la porte ?
    Mais non, c’est la glace qui cède…
    Sur Babi Yar bruissent les herbes sauvages.
    Les arbres regardent, terribles juges.
    Tout ici hurle en silence,
    Et moi, tête nue,
    je sens lentement
    mes cheveux grisonner.
    Et je suis moi-même
    un immense hurlement silencieux
    au-dessus de ces mille milliers de morts.
    Je suis
    chaque vieillard fusillé ici.
    Je suis
    chaque enfant fusillé ici.
    Rien en moi n’oubliera jamais cela !
    Et que L’Internationale résonne
    quand on aura mis en terre
    le dernier antisémite de ce monde.
    Je n’ai pas une goutte de sang juif.
    Mais, détesté d’une haine endurcie,
    je suis juif pour tout antisémite.
    C’est pourquoi
    je suis un Russe véritable !

    Traduction de Jean Radvanyi. Publié dans Literaturnaia Gazeta le 19 mars 1961.

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